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Quelques textes pour avancer dans la réflexion théologique.

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Tite, ou la question de la morale

Tite, ou la question de la morale
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Tite, ou la question de la morale

Dans la foule entourant les disciples à Pentecôte, des Crétois sont signalés parmi les autres peuples. Et Paul, dans ses voyages, indique que leur bateau a longé la Crète avant son naufrage[1]. Le Nouveau Testament n’en dit pas davantage à propos de la Crète. Toutefois, Paul écrit une lettre à Tite. Or ce personnage de Tite mérite deux fois l’attention : il est un disciple et compagnon de Paul dans son œuvre missionnaire, mais il est aussi un notable, une sorte d'évêque de la Crète, où se trouve une jeune Eglise, ‘plantée’ sans doute par Tite lui-même.

Cette lettre de Paul à Tite, brève et peu engageante, représente un véritable challenge et défi pour la foi et la Bible. Mais toute la Bible est un défi, en prétendant que chacun de ses textes mérite interprétation… Alors celui-là aussi mérite d’être interrogé ; il parlera.[2]

 

Premier défi, la lettre semble aux antipodes de Luther, un Luther souvent résumé d’une formule : Dieu nous aime sans condition, nous pardonne tout, et nous n'avons besoin d'aucun effort de vertu ou de morale pour mériter son salut… Vrai. Sauf que Luther ajoute une conséquence à cet amour : l’appel à aimer en retour, d’un amour qui invite à la droiture, à la fidélité, la justesse. Quelque chose qui ressemble à de la morale… Sous peine, dit Paul, d’être menteurs.

Aussitôt, cette lettre de Paul à Tite devient essentielle par cette question : comment vivre concrètement au quotidien, quand on veut vivre en chrétien, dans la confiance en Dieu et en Christ. En somme, quelle morale pour le croyant ?

Le protestantisme a une réponse toute faite : il suffit d’aimer son prochain – pourquoi pas aussi son lointain – comme soi-même. Mais c'est peut-être un peu vague. Surtout, la question rebondit sur une autre, moins banale : quel regard Dieu porte-t-il sur notre comportement ? Quelle appréciation, avec quelles conséquences ? Et s'Il nous demandait plus qu'un simple amour général, une gentillesse, une fraternité de bon aloi ? Et si son regard sur nous n'était pas le même selon notre comportement ? Et que son attitude envers nous en dépendait ? Et si c'était aussi de cela que parlait Tite ?

 

 

Chapitre 1, ou la morale du pasteur

 

La lettre commence fort et lourd…

Déjà Paul se présente et s'affiche ; son nom, puis aussitôt « serviteur de Dieu », représentant du Messie et de la vérité, en toute simplicité. Représentant d'un Dieu sûr, qui ne ment pas – comme d'autres ? – et porteur d'une vie éternelle. Avec une responsabilité qui lui a été confiée, « à moi », précise Paul, par Dieu lui-même. Rien de moins…

Quant à Tite, chef de l'Eglise de Crète, c'est simplement ‘son enfant’, en quelque sorte c’est lui-même qui l'a fait. Et Paul peut, du coup, bénir les uns et les autres de la part de Dieu.

Mais cette référence qui se réclame de Dieu, du Christ, du salut et de la vérité, rebondit. Car, selon la plupart des historiens, ce n'est pas tout à fait Paul qui écrit aux Crétois, puisqu’il est alors déjà mort. C'est donc l’un de ses disciples, resté anonyme, qui se réclame de Paul, qui lui-même se réclamait volontiers de Dieu, du Christ et de la vérité...

Le bénéfice de cette double référence, pour qui écrit au nom de Paul, est de pouvoir exiger et obtenir, et sans doute mériter, une totale autorité, comme s’il parlait directement de la part de Dieu. A qui ? A Tite, son disciple. Qui n'est sans doute déjà plus Tite non plus, mais le ou un successeur de Tite, responsable de la jeune Eglise de Crète. Car les noms de Paul et de Tite sont alors pratiquement devenus des fonctions, le premier symbolisant le missionnaire fondateur, et le second  le responsable d’une région de l’Eglise, la Crète. En utilisant les noms de ces deux fondateurs, le pseudo Paul et le pseudo Tite s’inscrivent dans une histoire, un héritage, et donc une légitimité. A l’époque, cela n’a rien d’étrange ni de choquant.

 

Alors que veut dire d'essentiel ce Paul ou ce Tite ? D’abord que cette Eglise de Crète a besoin d'ordre. Ensuite que, pour cela, elle a besoin de responsables irréprochables.

Besoin d'ordre ? Cela n’évoque guère un temps de mission et d'évangélisation, qui entraîne un bouleversement comme le fit celui de Paul et de son disciple Tite. Mais plutôt un temps d'installation dans la durée et de structuration d'une Eglise. Avec cet aveu : il ne s'agit plus d'une parole telle qu'elle a été proclamée, comme chez le vrai Paul, mais d'une parole telle qu'elle a été ‘enseignée’. Il s'agit donc de transmettre, ce n'est plus la même génération. D'où la nécessité de responsables, les anciens (presbytres en grec) ; la nécessité de règles ; la nécessité d'une autorité reconnue selon une organisation méthodique par pays et par villes ; la nécessité d'une piété et d'une théologie normalisées ; enfin bien sûr la nécessité de guides irréprochables. Au passage, on croit comprendre qu'une certaine polygamie était tolérée dans l’Église, mais pas pour ses guides…

Besoin de guides irréprochables ? Et même parfaits : le pasteur, ou ‘l'ancien’, est sage, sobre, sain, il ne fréquente pas, ses enfants sont comme des images, il est modeste et pondéré, mais ferme et désintéressé, il est accueillant pour l'étranger, surtout il est tout aussi fidèle à la foi authentique qu'à une éthique exemplaire. Fort bien.

 

Mais pourquoi ? Ici vient la vraie question théologique. Le pseudo Paul aurait-il trahi le vrai Paul ? Ce vrai Paul qui prêchait le pardon sans condition, qui assurait que personne n'est juste, jamais, nulle part, ni que personne n’est justifié par ses œuvres ou ses mérites, et surtout pas lui-même. Paul, le pur ancêtre de St-Augustin et de Luther, ces apôtres de la Grâce… Alors pourquoi cette exigence de morale et de probité absolue ? Serait-ce déjà, une ou deux générations après Paul, le glissement vers le moralisme d'Eglise plutôt que la grâce offerte ?

Nullement, n'en déplaise à nos convictions protestantes parfois un peu libérales. La lettre à Tite a raison : la cohérence entre ce que nous croyons et ce que nous vivons est une simple question de vérité. Une cohérence qui rend un écho à la tradition protestante de sérieux – parfois d’ennuyeux – d'intégrité ou de loyauté. N’est-ce pas aussi l’intuition et la conviction de chacune et chacun, qu'il existe une exigence, forcément une cohérence, entre notre foi et notre comportement moral ? Ils se ressentent indissociables : s'il n'y a pas une connexion, s'il n'y a pas une influence, s'il n'y a pas une transmission naturelle entre ce que nous avons cru et reçu et ce que nous vivons, c'est que ce n'est pas vraiment vrai. Comme le disait déjà Paul. Puis St-Augustin. Puis Luther. Et c'est toujours la question qu'ils nous posent aujourd’hui : ‘’Es-tu cohérent ; sommes-nous cohérents ?’’.

Car il est toujours possible de trouver la foi sympathique ou intéressante, et d’être séduit par un discours. Mais s'il n'y a pas de changement dans notre propre vie, et donc rien de visible au dehors ni rien qui en témoigne, c'est qu'il y a une erreur quelque part.

Or, comme le dit cette lettre, ceux qui se disent croyants mais qui renient Dieu par leurs œuvres, ceux-là discréditent la foi, la dévaluent, la dégradent et donc dégradent le don de Dieu. Sans changements concrets, réels et donc visibles, la foi serait un mensonge. La question n’étant pas d'être parfaits, mais cohérents.

C'est cela, le joug que Jésus annonçait.

 

Mais nous savons, parce que Jésus lui-même l'a dit, et que nous-mêmes l'avons expérimenté, que ce joug est facile. D’un côté Jésus proclame que l'amour et le pardon de Dieu sont gratuits et sans condition. Toutefois, d’un autre côté, Jésus ne dit pas que la route est aisée, il dit que la porte est étroite. Il ne propose pas le bonheur, mais le sacrifice de soi-même pour le prochain. Le bonheur n’en est que la conséquence, qui vient d’elle-même, ensuite. Mais si quelqu’un n'accepte son appel que pour le bonheur, alors l'un et l'autre, l'appel et le bonheur, sont perdus. C'est seulement si tu acceptes l'appel pour t'y donner toi-même en retour que le bonheur est reçu, en prime.

 

C'est en cela que foi et mise en œuvre, foi et morale sont indissociables sous peine de mensonge. D’où la sévérité de ce pseudo-Paul, exigeant cette même sévérité de ce pseudo-Tite.

Au passage, l’exigence par Paul de censurer la parole des opposants paraît un peu excessive ; peut-être compréhensible dans la phase de constitution d'une religion nouvelle, mais difficilement acceptable dans l’absolu. Car la morale ne consiste pas tant en règles à s'imposer et à imposer aux autres, fussent-ils responsables d'Eglise, qu’en une éthique, une cohérence entre l'amour reçu et l'amour offert. L'amour reçu d'en-Haut et d'ailleurs ; et l'amour rendu, offert en Haut et autour de soi. Parce que l'amour ne peut que rayonner de lui-même, diffuser et se transmettre, sinon il est déjà mort ou s’endort.

Mais ceux qui croient et qui cherchent cette circulation infinie de l'amour, sont purifiés, déjà purifiés et purifient leur vie. Ceux-là sont purs, et pour eux tout est pur.

 

 

Chapitre 2, ou la morale des autres

 

Devant ce chapitre, on se sent facilement mal à l'aise… Difficile de proposer un catalogue d'injonctions plus réactionnaires et plus sexistes, moralement parfaitement honorable et raisonnable, mais tristement paralysant… Bienvenue le sexisme et la soumission !

Ce qui est dit pour les vieux peut paraître raisonnable ; mais pour les femmes, jeunes en particulier,  on vacille ; quant à demander aux  jeunes gens de se comporter comme des vieux… Au passage, Tite semble faire partie de ces jeunes, puisqu'il doit donner l'exemple – indice confirmant qu'il ne peut s'agir du Tite de Paul. Enfin les esclaves sont enjoints de se soumettre totalement à leurs légitimes propriétaires... Tout cela reprend certes les codes domestiques alors en usage, mais cela apparaît toutefois bien loin des étonnantes provocations de Jésus et du Sermon sur la montagne, ou même des fulgurances de Paul sur les femmes, l'esclavage, la sexualité ou l'alimentation.

 

Mais pourquoi ? Non seulement personne n'oserait aujourd’hui de telles affirmations, mais pourquoi cette sévérité ? Quelle est en réalité la préoccupation de l'auteur de la lettre ? Est-ce la pureté morale des chrétiens crétois ? Le souci de leurs œuvres en vue de leur salut ? Sans doute pas : le souci est celui de la réputation des chrétiens à l'extérieur de la jeune Eglise, et donc le témoignage de l'Evangile. Qu'on ne puisse calomnier la Parole de Dieu, qu'on désarme au contraire les critiques des opposants, et fasse honneur à Dieu. La préoccupation explicite est celle du témoignage. Peut-être parce que, à l’image de ceux de Corinthe, les chrétiens de Crète, notamment les femmes, se sentant libéré.es par l'Evangile, étaient le sujet de critiques plus ou moins jalouses, de moqueries et de discrédit de la part des juifs ou des païens, ou de philosophes qui prônaient une morale ascétique fuyant le monde.

 

Mais plus profondément, la préoccupation des pseudo Paul et Tite, était sans doute aussi ailleurs, et plus essentielle. Ils ne cherchaient pas à conforter le système social et sexuel, pensant de toute façon que la manifestation du Christ ressuscité, en un mot la fin du monde, était proche, et que peu importait ce système. Mais ils avaient à cœur la cohérence entre ce que l'on croit et ce que l'on vit, comme une obsession difficile à transmettre et à comprendre : que chacun, chacune, ayant reçu gratuitement le don et le pardon de Dieu, se donne à son tour, comme un rebond ou comme une onde, et à son tour se donne, sacrifie son ego et ses prétentions par amour d'autrui. C'est, pour chacune et chacun, le champ d'expérimentation de sa foi, presque de vérification de sa propre foi. Et c'est, aussi, la condition d'un partage toujours plus large de l'amour de Dieu.

 

Cela est toujours vrai aujourd'hui, pour chaque croyant.e.

Au delà de coutumes de l’antiquité, de règles morales et de pratiques, d’un système social et sexiste damnables aujourd'hui, la question est restée la même. Là où je suis, là où j'en suis, est-ce que je me rebelle contre ma vie, mes déceptions et mes frustrations… ou est-ce que j'accepte ce que je suis, où je suis, au milieu de ce que je suis, afin de faire du bien et de donner de moi autour de moi ?

Où que j'en soie : dans une vie difficile ou dans une vie banale, sans lumière particulière et plus ou moins confortable, ou même dans une vie privilégiée… Accepter d'être là où on est et d'être ce que l'on est, s'accepter et accepter sa vie, c'est précisément cela, porter sa croix. Pour offrir tout ce que l'on est autour de soi…

Sachant qu’accepter ce qu'on est et sa vie n'interdit pas de combattre, là où on est et comme on est, les injustices, dominations, exploitations, préjugés ou violences de toutes sortes ; car ces combats sont aussi une façon de donner et se donner. Paul invite ainsi Tite au bon sens, à la justice et à la foi, pour vivre le temps présent…

Tel est le sujet de la lettre à Tite : cette cohérence et cette continuité entre ce que l'on croit et ce que l'on vit, entre la foi et le comportement. Une cohérence qui conduit à l'acceptation de sa propre vie et à ce don total de soi-même, qui à son tour peut s’incarner dans un ou des engagements pour changer le monde présent.

 

Car tout cela est grâce à la grâce. C'est elle, ce don premier, qui appelle à cette morale, cette cohérence qui au premier abord, comme chez Tite, semble tellement excessive et obsolète.

Et nous savons que c'est juste et vrai.  Si nous en doutions, il suffirait d'observer, de nous souvenir et de constater que les meilleures personnes et les plus croyantes que nous connaissions, sont moralement droites et lumineuses, et en général heureuses. Sans les empêcher d'être socialement critiques ou non conventionnelles…

Jésus lui-même a accepté sa vie et son destin, et a tout donné pour nous, jusqu’à sa vie, pour nous rendre purs et justes malgré nous. Afin, écrit le pseudo-Paul, de nous délivrer du désordre, de la confusion et de l'errance. Et si cela semble chez Tite conduire à une morale traditionnelle, en réalité il nous appelle à tout donner nous aussi, à la suite et à l'image du Christ. Afin que cette transformation reçue et vécue gagne toute la société et tous les humains. Puisque, écrit-il, la grâce est source de salut pour tous les hommes…

 

Et c'est ainsi, conclut-il, que l'on doit parler, encourager et conduire sa communauté et son Eglise. Curieusement, il ajoute : « Que personne ne te méprise ! », comme une confirmation que ce Tite est bien jeune. Mais surtout pour proclamer : Que personne ne méprise celui ou celle qui tient un tel discours d'exhortation et d'exigences !

 

  Pour illustrer ‘’porter sa croix’’, un petit conte :

Dans un monastère, le moine-cordonnier, furieux, vient de jeter son outil, et se jette à genoux. « Mon Dieu, je n’en peux plus. Les autres moines passent leur vie à lire, à méditer, certains écrivent des livres ou réalisent des enluminures. Et moi, quelle est ma vie ! J’ai pour tout horizon un atelier poussiéreux et sombre, je respire à longueur de journées le délicat parfum du cuir moisi, tout mon art consiste à réparer de vieilles sandales… Tandis que mes frères s’adonnent à de nobles tâches qui leur attirent estime et félicitations, voilà à quoi j’use ma vie ! Je sais bien que tous les humains doivent porter leur croix, je l’accepte, seulement voilà, la mienne ne me convient pas ! Permets-moi d’en choisir une autre… » « Rien de plus facile, lui répond Dieu. Je vais te faire faire un aller-et-retour au ciel, dans le lieu où sont entreposées toutes les croix. Tu pourras toutes les essayer et choisir celle qui te conviendra le mieux. » Emerveillé par la beauté et la diversité de toutes les croix, le moine commence à les essayer. Mais à peine en a-t-il pris une qu’il la rejette avec effroi. Tour à tour, il se sent lacéré, brûlé, noyé, affamé, soumis au déshonneur, en butte à la plus noire calomnie, enfin le voici enfermé dan le noir d’une démence profonde… Après de nombreux essais, il déniche pourtant une croix qui, oui, lui convient. Il l’endosse : cela va, il se sent à l’aise… cette croix sent bien un peu le cuir moisi, mais enfin… « Cette fois ça y est, s’écrie-t-il tout joyeux, j’ai enfin trouvé la croix qui me convient ! » Il lève alors les yeux et voit tout le paradis rire à gorge déployée : il vient, en effet, d’endosser la croix qu’il avait déposée en entrant…

 

 

Chapitre 3, ou la question taboue

 

Le premier chapitre montrait le lien nécessaire entre ce qu'on croit et ce qu'on vit. Cette impossibilité d’avoir reçu le don et le pardon de Dieu sans que sa vie et sa façon d'être n’en soient changées. Non qu’il s’agisse d’une obligation, mais parce que cela transforme toute personne.

Le deuxième chapitre conduit plus loin, en découvrant qu’à travers des prescriptions morales aussi obsolètes qu’écrasantes, nous sommes en réalité appelés à tout donner de nous-mêmes. Et pour tout donner, commencer pas accepter ce qu'on est, où on en est, quel que soit le jugement que nous avons sur nous-mêmes et notre vie. Nous accepter nous-mêmes, et pouvoir alors tout offrir : offrir ce que nous sommes pour le bien et l'amour d'autrui.

 

Enfin, avec ce troisième chapitre se glisse la question délicate : comment Dieu répond-t-Il à notre comportement moral ? Qu'en dit Tite ?

Sa lettre semble poursuivre son énumération morale. Mais il y a  un glissement. Au début, que ce soit pour les responsables d'Eglises, les vieux, les femmes, les jeunes, les esclaves, il s'agissait toujours de morale personnelle, de pondération, de propreté, de soumission. Plus ici. Il s'agit d'autrui : ne pas calomnier, être pacifiques, pleins de douceur, bref, aimer. Et tous nos vices passés, puisque l'auteur de la lettre, très paulinien, n'a guère d’illusion sur la nature humaine, tous nos vices passés se ramènent à « nous nous détestions les uns les autres ». L'anti-amour.

De même, dit-il, que c'est le seul amour de Dieu pour tous les humains, et non notre comportement, qui nous a délivrés et réconciliés. Et notre comportement nouveau, qui en est la conséquence, est beau et utile aux humains – l'amour, encore.

 

Finalement, la lettre à Tite ne contredit ni Paul, ni St-Augustin, ni Luther. Elle associe grâce totale et ferme exigence. En ce qui concerne Luther, c'est tellement vrai que ce dernier ne craint pas les paradoxes : d'un côté, il encourage à pécher carrément plutôt qu'hypocritement, afin de mesurer l'ampleur du pardon de Dieu, mais de l'autre, hélas, il va jusqu'à exhorter les princes allemands, c'est-à-dire le pouvoir temporel, à se faire le bras armé de Dieu pour punir les paysans révoltés.

Mais l'auteur de Tite, lui, ne s'y trompe pas : nous sommes justifiés, nous sommes héritiers, par la seule bonté de Dieu. Et cet héritage est proposé à tous ses enfants. Tous. Certains l'accueillent, et portent du fruit. D'autres non, et portent souvent des fruits moindres, et parfois des fruits détestables.

Dieu les en aime-t-il moins ? Non, au contraire : Il n'aime pas ce qu'ils font, mais Il continue de les attendre. Dieu aime-t-il davantage ceux qui l'ont accueilli et portent de beaux fruits ? Sans doute pas. Mais Il y prend plaisir. Comme on aime tous ses enfants, même rebelles ou décevants, mais que malgré soi on préfère quand même ceux qui sont généreux, ou attentionnés et aimants… De même Dieu aime tous ses enfants, sur terre ou ailleurs, leur pardonne à tous et toutes, et les sauvera tous.

Mais ne prend-t-Il pas davantage plaisir en ses enfants qui lui font confiance, aiment à leur tour et participent à la venue du Règne de Dieu ? Parce qu’Il est amour, Dieu a promis de nous sauver tous, mais ne peut pas ne pas apprécier le bien vécu et l'amour offert et partagé.

D'où notre question : nous traite-t-Il différemment, selon notre conduite ? Est-ce que l'attitude de Dieu envers chacune et chacun de nous varie en fonction de notre comportement ? Au delà de l'amour et du pardon promis à tous sans condition, y a-t-il dès ici-bas et maintenant une récompense de Dieu pour notre conduite ou notre inconduite, notre morale ?

 

On n'en sait rien, bien sûr ; qui oserait ? Mais en fait si, on le sait, parce qu'on le sent, et qu'on le voit. Et que Lui-même le dit. Et que la Bible le croit et le répète. Oui, Dieu a plaisir, Dieu a de la joie à voir ses enfants aimer comme Il aime Lui-même, en tout cas comme Il invite à aimer, aimer ses prochains, avoir souci de ses lointains. Comment n'en aurait-Il pas ? Comment ne serait-Il pas heureux de nous voir Lui répondre, et redonner de l'amour reçu, de l'écoute, de la tendresse, de la fidélité, du soutien, de la solidarité ? De l'enthousiasme et de l'engagement ? Comment ne serait-Il pas heureux de voir rebondir son amour, le voir propager et avancer son Règne et l'Evangile ? Il répond à cela, et Il le bénit.

Punit-Il pour autant les indifférents, les égoïstes, les odieux, les ‘salauds’ ? Non, Il les laisse simplement s'embourber dans le malheur intérieur que se crée lui-même celui ou celle qui n'aime pas, qui ne donne pas ; mais Il continue de leur tendre la main et de leur proposer son pardon, son amour et une vie nouvelle. Il ne punit pas.

Récompense-t-il en revanche les aimants, les confiants, les généreux, les fidèles ? Tous les croyant.es savent que oui, ils et elles l'ont éprouvé et reconnu autour d’eux. Non seulement Dieu prend plaisir en elles et en eux, mais Il leur parle, parce qu'elles et ils l'écoutent murmurer à leur oreille ou à leur cœur. « Le Seigneur aime les justes » assure tranquillement le Psaume 146. Et Dieu les bénit, triplement :

- d'abord parce qu'elles ou ils savent entendre ce qu'Il leur dit, qu'Il les guide dans leur vie, et les conduit dans le service du Royaume ;

- ensuite parce qu'elles ou ils savent reconnaître les multiples interventions, coïncidences et ‘coups de pouce’ du destin, dont Dieu fleurit leur vie jour après jour. En revanche, comment celles ou ceux qui n'y croient pas pourraient-ils entendre ou reconnaître, et donc recevoir ?

- Et puis… le bonheur immense de se sentir dans sa main, de se sentir dans son aura, le bonheur immense de se découvrir accueilli et porté dans l'immense fleuve de la volonté et de la bonté de Dieu. Porté en lui, et lui en nous. Cette intimité, c'est aussi cela la grâce, cet état de paix intime, sereine, heureuse, confiante, profonde ;  qui naît en soi, et en harmonie avec l'infini. L'état de grâce, qui nous est offert à tous, à toutes ; il suffit de s'offrir et d'écouter.

 

Alors oui, notre conduite fait une différence, et Dieu répond.

Alors écoutons bien le silence, entrons en nous-même pour l'entendre murmurer au creux de notre cœur ; libérons notre confiance, pour accueillir tout ce que Dieu donne au quotidien ; nous découvrirons combien, avec discrétion, Il bénit ceux qui l'aiment...

 

Nous sommes-nous éloignés de Tite, en nous demandant le pourquoi de son insistance sur la morale ? Pas sûr… La lettre se termine après une nouvelle injonction à expulser les opposants réfractaires ; qui, dit-elle, « se condamnent » eux-mêmes. Et si nous l’entendions comme un avertissement, comme une image de l'auto-exclusion pour ceux qui ne l'accueillent pas, une auto-exclusion de tout ce que Dieu promet et donne ?

 

Mais Tite lui-même est celui qui te confirme que le Dieu qui t'aime, aime le bien que tu fais, et te bénit en retour.

 

 

Jean-paul Morley

Avril 2018

Marche biblique en Crète

 

[1] Actes 2 : v. 11 et 27 : v.7.

[2] Ce texte ne se veut ni une exégèse ni un commentaire de la Lettre à Tite, il se concentre sur sa question centrale : le comportement du croyant.

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