Quelques textes pour avancer dans la réflexion théologique.

Aujourd'hui, un autre conte de Noël... Une amie me l'a demandé.
La mission de Jong-Mi
Un soir qu’il neigeait très fort dans la montagne, en Corée, une grande fille de huit ans, Jong-Mi, marchait vivement dans la forêt, une charge de bois sur le dos. Elle avait les joues toutes rouges sous son bonnet de laine bien enfoncé jusqu’aux yeux.
Parlons un peu des yeux de Jong-Mi : ils ont très brillants, très malicieux, toujours en train de fureter à droite et à gauche pour repérer ce qui peut se manger, ou ce qu’on peut ramener à la maison, quoi que ce soit du moment qu’on peut l’offrir.
Et même des impressions, des images, un rêve qu’on pourra raconter le soir aux frères et aux sœurs, sur la natte, sur le plancher chauffé, sous la couverture ouatinée, avant de s’endormir.
A condition d’arriver à la maison ! Car les yeux de Jong-Mi, tout perçants qu’ils soient, ont beau regarder de tous côtés, ils ne voient plus le sentier ! Et d’ailleurs ils ne voient plus grand-chose car ils sont tout à coup pleins de larmes.
« Ca y est, je suis perdue, et ça doit faire un bon bout de temps ! »
Tout le monde sait que quand on est perdu dans la montagne, il suffit de descendre, descendre, descendre, et on arrive forcément quelque part. Mais quand la nuit tombe et qu’il neige, qu’il neige, qu’il neige, o n a beau être une grande fille de huit ans, on a peur, et même très peur.
Jong-Mi libère son front de la courroie qui retient la charge de bois sur son dos. Elle regarde partout : elle est vraiment perdue. Le bois va manquer ce soir à la maison, elle est vraiment en tort. Elle mérite la volée qu’elle prendra si elle arrive à renter chez elle. Quelle idée de s’arrêter dans la clairière ! Elle s’est mise en retard, et maintenant…
Et s’il n’y avait que le bois ! Mais il y a aussi la parole qu’elle a vue. C’était tout de même quelque chose d’important, de pas banal, à rapporter à la maison… L’homme avait l’air tellement heureux…
Mais voilà, Jong-Mi va mourir, elle le sait, elle n’est pas la première qui se perd dans la forêt une nuit d’hiver.
Non, il fut vraiment que Jong-Mi arrive à rentrer. Cette chose-là, qu’elle a vue de ses deux yeux brillants, elle doit la raconter. Il faut que toute la famille le sache. Et Jong-Mi se met à courir, tant pis pour le bois, elle court, la neige jusqu’aux genoux. Elle court, à bout de souffle. Elle perd son bonnet, sa natte vole au vent, elle court, ses yeux sont pleins de larmes.
Des larmes de peur et de fatigue, et de rage aussi : « J’y arriverai ! »
Jong-Mi n’est pas coréenne pour rien, dure à la tâche et aussi têtue que cet animal à longues oreilles que les blancs appellent un âne.
« J’y arriverai ! » Et elle court.
Par la force des choses, parce qu’elle a vu ce qu’elle a vu, cette parole qu’elle a vue dans le regard de cet homme, dans tout l’être rayonnant de cet homme, Jong-Mi doit arriver à la maison. C’est un mission qu’elle doit remplir. Et elle court sans plus rien voir autour d’elle.
Jong-Mi se réveille dans sa maison. Elle est sur sa natte, sous sa couverture ouatinée, sur le plancher chauffé. Toute la famille est autour d’elle. On l’a retrouvée évanouie dans la neige, pas très loin, à la lumière des lanternes.
Grand-père est là. Grand-mère aussi, et Appa, et Oma. Et le petit frère et les deux grandes sœurs. Tout le monde la regarde.
‘’Ils n’ont pas l’air de m’en vouloir ! ’’ Elle regarde Grand-père, elle sait qu’il va parler. Elle ne se souvient plus si elle a livré son message.
Lorsque Grand-père parle, il n’emploie pas la tournure qu’on réserve aux enfants, il choisit la forme de très grande politesse : « Ma petite fille voudrait-elle me confier ce que disait l’homme de la clairière ? »
Elle a donc déjà parlé de la parole qui rend heureux.
« Oh, ce n’était pas extraordinaire, ce qu’il disait. Mais c’est surtout qu’il était tellement heureux de le dire ! Je l’ai bien vu : c’étaient des paroles qui étaient tellement vraies qu’il n’avait plus l’air d’un charbonnier mais celui d’un grand seigneur. Comme un fils de roi. Alors j’ai su que cette parole était le chose la plus importante et je suis venue vous la dire. Peut-être que vous ressemblerez vous aussi à un grand seigneur, Grand-père ?
Alors Grand-père s’est tu. Longtemps. Puis il s’est retourné ver la famille et il a dit : « Ma petite-fille n’a pas couru en vain. »
Marcel Leconte